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Une approche sémiotique de Second Life

C'est le fantôme sensoriel du réel qui meut le corps numérique. (VM)

Tandis que je nage dans l'océan virtuel de Second Life, les ondes de France Culture diffusent un entretien avec Edouard Glissant : "la connaissance, c'est avant tout la somme des lieux de connaissance" (1). Le poète, évoquant sa Philosophie de la relation (2), fait l'épreuve des nouveaux modèles qu'impose à la pensée le présent de la mondialisation. Emergeant de la grande mer de pixels pour me téléporter vers une autre parcelle, l'aphorisme me semble désigner parfaitement la traversée des apparences qui mobilise nos avatars au coeur des mondes virtuels.
Ludiques ou mimétiques, les environnements numériques nécessitent en effet que l'on y prenne corps afin de se mouvoir de continents en îlots informationnels, réhabilitant la fantasmatique des découvreurs de curiosités qui accumulaient la connaissance du monde dans sa parcellisation cartographique et la fétichisation de ses reliques.

Nos avatars, principaux opérateurs de ces transports extatiques dans les paradis virtuels, imposent une réflexion élargie sur la notion même de corps, laquelle se diffracte dans sa relation à l'imaginaire corporel. Tel prisme du corps et de ses images, réelles et mentales, resterait une aporie si l'on manquait une approche ontologique des lieux qui le font surgir, fussent-ils utopiques ou hétérotopiques. Ce qui se profile dès lors, comme un lever de soleil virtuel sur les rivages de Second Life, c'est bien la fonction transcendantale de l'avatar et avec elle l'écosystémie virtuelle d'un monde nouveau qui brûle l'horizon de nos acceptions quotidiennes.

Corpus Virtualis

Tout entier replié dans la matière que la tradition occidentale a séculairement opposée à l'esprit, le corps objectivé conduit parfois à ce que Jean-Pierre Vernant a appelé l'illusion d'évidence : de corps il n'y aurait que celui déterminé par l'œil incisif de l'anatomicien. Pourtant, le corps n'est pas une donnée de fait. Il procède d'une "notion tout à fait problématique, une catégorie historique, "pétrie d'imaginaire" […] qu'il s'agit de déchiffrer chaque fois à l'intérieur d'une culture particulière, en définissant les fonctions qu'elle y assume, les formes qu'elle y revêt" (3).

Sôma, désignant l'unité organique du corps chez les grecs, relève du cadavre, de l'enveloppe désertée par la vie, pur objet de spectacle, effigie. Inséparable de sa temporalité, le corps étymologique paraît donc marqué par son destin funeste. Néanmoins, les grecs ont inscrit la cohorte des dieux dans la sphère de l'organique tout en sublimant leurs corps de propriétés inouïes, propres à leur épiphanie terrestre. Sorte de sur-corps nous dit Vernant, celui du divin n'est pas marqué par la déficience, l'incomplétude, la finitude, qui caractérisent dans ses limitations celui des Hommes. Bien au contraire appert-il dans la puissance d'une sorte d'omnicorporéité : au travers de ses manifestations, le dieu accède à toutes les productions du monde tout en excédant le filtrage de la sensorialité organique. "Tout entier, il voit, tout entier, il comprend, tout entier, il entend" (4).

Face aux limitations congénitales du corps humain, le corps sublimé des dieux grecs est irrigué d'un sang immortel (5). Incognito s'il le désire, apparaissant ou invisible, ubique et protéiforme, se dérobant à loisir au face-à-face, le dieu, "pour manifester sa présence, choisit de se rendre visible sous la forme d'un corps, plutôt que de son corps. […] Dans le cadre d'une épiphanie, le corps du dieu peut apparaître parfaitement visible et reconnaissable pour un des spectateurs, tout en restant, dans le même lieu et au même instant, entièrement dissimulé au regard des autres" (6).

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