RECHERCHE ACADÉMIQUEhypervivants

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En un singulier renversement topologique, nouvelle bi-dimensionnalité du monde qui laisserait Herbert Marcuse songeur, le corps sublimé du divin renvoie dans ses propriétés "augmentées" aux corps virtuels, nos avatars, par lesquels nous reformulons à la fois le projet du vivant dans celui d'une hypervie (7), et celui de la transcendance spirituelle dans la programmation technique d'une hallucination consensuelle (8) qui transcende les frontières du corporel.

De fait, désignant originellement dans la langue sanskrite les incarnations successives et protéiformes du Dieu Vishnu sur la Terre, l'avatar n'est pas seulement le corps fait image ou l'image faite corps, il est en soi une forme de topos, l'endroit d'une transgression, à la fois lieu de métamorphoses et opérateur de transcendance. Son impermanence ontologique décrit sa pertinence. Elle est l'indice même que l'essentiel se tient ailleurs, outre l'indexation méticuleuse de ses qualités de corps propre.

Vishnu ne se moule dans des avatars que parce qu'il transcende un monde pour passer dans l'autre. Ainsi, le dieu aura autant d'avatars que de lieux à investir, déclinant chaque fois ses enveloppes corporelles des interactions avec l'environnement où il prend corps. Manifestant sa présence sous la forme d'un corps chaque fois provisoire, toujours différent, Vishnu ouvre un horizon d'omniprésence dans les lieux où il prend forme. Surgissant de nulle part dans un corps chaque fois différent, le dieu habite implicitement toutes les formes naturelles, faisant du monde terrestre son hypercorps. Un corps au-delà du corps propre dont il nie les limitations, actualisant sa présence d'une enveloppe à l'autre, et finalement les habitant toutes.

Hypervivants

Devenu la forme canonique de la création numérique (9), le monde virtuel persistant opère en espace spéculaire où l'intime construction d'un (ou plusieurs) soi opère par exposition intégrative de l'envers du réel. Dans ce miroir des sorcières, l'image de soi entre en déhiscence et s'agrège la colonie multidimensionnelle des personnages qui hantent les coulisses du corps et de la conscience. S'il est techniquement "augmenté" par un interfaçage des plus tangibles (écrans, joysticks, visiocasques, capteurs d'ondes cérébrales, etc), mon corps virtuel s'inscrit en faux dans la rhétorique d'un corps divin. Omnipraesentia. Omniscientia. Omnipotentia. Infinitas.

Ainsi, l'argument publicitaire du monde virtuel Second Life, qui accueille en ligne depuis 2003 plus de 17 millions d'humains virtuels — que j'appellerais des hypervivants — colonise les transcendantaux, les corporalise en leur appariant une subtile capitalisation érotique qui investit et étend le schéma corporel au coeur de la virtualité numérique.

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