RECHERCHE ACADÉMIQUEGOOGLE EARTH OU L'HYPERSURFACE DU MONDE

Google Earth combines satellite imagery, maps and the power of Google Search to put the world's geographic information at your fingertips. (Google Earth Index Page)

Ces dernières années ont été marquées par le déploiement d’un écosystème virtuel qui modifie profondément notre relation empirique au monde. Avec le logiciel Google Earth, la planète entière s’absorbe dans la contemplation de son double hyperréel et transparent. Dans le cœur de cible de la réplication virtuelle du monde se profile un décentrement des sens et des catégories anthropomorphes sans précédent historique.

L’animalité, ce “sens incorporé”, “Logos du monde sensible” dirait Merleau-Ponty (1), cède l’organisation de ses perspectives à l’hypersensorialité de la machine, risquant, dans leur simulation, une réification du sensible et des sens. La virtualisation du monde phénoménal produit en même temps qu’une capitalisation mécaniste des signes de la vie, un régime formel qui subvertit la sensorialité située du Vivant pour lui substituer une intercorporéité inhumaine.

Cliquable, hypervisible, infiniment assignable via sa doublure photoréaliste, le monde capté par Google Earth épouse intimement sa représentation fonctionnaliste. Son approche empirique ne procède plus d’une perspective qui se construirait par écart culturel et spatial, mais dérive d’une forme d’omnimédiation où “l’artifice est nié et est posé comme une nature” (2). Dans cette économie artificialiste, la photographie occupe une place éminente dont il s’agit d’examiner les singularités.

 

Terra Numerica

La Nature n'est plus le topos radicalement autre de nos ancêtres. Son caractère antagonique s'est transmué dans sa description informationnelle. Dans une logique similaire à celle que Jean Baudrillard formulait à propos des structures d'ambiance qui règlent le système des objets, l'ordre naturel est omniprésent dans l'iconographie virtuelle, mais il y est essentiellement présent comme signe, comme naturalité (3).

Intégrant l'ordre procédural des programmes tout en adoptant les vertus fonctionnelles des objets, les signes de la Nature deviennent ceux d'une naturalité performative qui remodèle notre rapport au monde réel en fondant que ce Baudrillard ou Manovich appelleraient un "hyperréel".

Au cœur du cyberespace, le "noyau insoluble" (4) de la Nature, pour reprendre la belle formule d'Herbert Marcuse, s'est divisé dans la forme post-technologique d'une seconde nature, où le monde-objet colonise l'intime et réverse l'ordre organique dans le miroir des stimuli manipulés (5). Par la systématisation de la Nature, c'est l'éternisation du présent des corps, l'évasion dans un insituable toujours-là qui est promise, investissant le post-monde technologique de l'utopie d'une Terre à la fois originelle et sous contrôle. En un glissement subtil, la conquête sur la transcendance identifiée par Herbert Marcuse comme stratégie de la société de consommation, devient aujourd'hui, dans l'ordre virtuel de la simulation, une conquête de la transcendance. Les sujets s'extasient dans l'interconnexion généralisée, les organes artificiels revêtent une fonction heuristique, la vie virtuelle résonne dans la promesse d'un éternel présent.

L'océan informationnel qui couvre l'orbe de Google Earth, la planète globalisée par Google, relève de ce type d'utopie. Tout en étant étroitement lié à l'historique des tragédies qui le secouent (le terrible séisme haïtien a été documenté par les satellites de GeoEye et déplié sur Google Earth quelques jours après sa survenue), le monde naturel y apparaît cependant comme immobilisé par la puissance de résurrection d'une technologie qui échapperait, telle une divinité, au temps historique. La simulation du globe relève en effet ici, pour parler avec Baudrillard, d'une "potentialisation du réel" (6). L'hypersimilitude (7) de Google Earth — littéralement la Terre de Google — engage un effet de réel qui achève le réel dans la matérialisation de son double. La "velléité de synthèse ou de résurrection exacte du réel […] n'est déjà plus réelle, elle est déjà hyperréelle"(8). L'engagement dans la voie d'une spectralisation du globe soulève ainsi des nombreuses ambiguïtés qu'il convient de commenter.

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