RECHERCHE ACADÉMIQUEGOOGLE EARTH OU L'HYPERSURFACE DU MONDE

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Effet de présent

Un tel complexe sémiotique et visuel mobilise puissamment le statut ontologique de la photographie. L'écosystème géonumérique induit d'ailleurs des mutations subtiles dans l'ontologie de la photographie telle que Roland Barthes l'a verbalisée dans sa célèbre Rhétorique de l'image.

Comme je l'ai suggéré plus avant, "le mythe du « naturel » photographique" (11) fait système avec la machinerie visuelle de Google Earth en lui permettant de renforcer l'illusion d'un monde saisi sur le vif. Avec Barthes, je peux toujours confirmer que "la scène est là, captée mécaniquement" (12), l'inhumanité absolue de la prise de vue satellitaire et aérienne venant renforcer le "gage d'objectivité" de la photographie (13). Cependant, l'indice d'un changement dans le régime esthétique de la photographie est manifesté par l'économie du temps tout à fait singulière sur laquelle reposent nos transactions perceptuelles avec les objets virtuels.

Rappelons les propos de Barthes :

"la photographie installe, en effet, non pas une conscience de l'être-là de la chose (que toute copie pourrait provoquer), mais une conscience de l'avoir-été-là. Il s'agit donc d'une catégorie nouvelle de l'espace-temps : locale immédiate et temporelle antérieure ; dans la photographie il se produit une conjonction illogique entre l'ici et l'autrefois."

Dans l'ordre unifié des espaces-temps de Google Earth, dans ce faux-présent comme l'on dirait faux-semblant, la "conscience de l'être-là de la chose" (14) prend le pas sur la "conscience de l'avoir-été-là". Un tel renversement se produit probablement non seulement parce que l'on quitte l'ordre du référent pour celui d'une auto-référentialité de la machine, mais encore de par la révolution esthétique majeure qu'impose l'interactivité des images.

La conjonction illogique entre l'ici et l'autrefois ne disparaît pas, mais elle est élimée par la suturation des surfaces photographiques. Cette suturation est, d'une part le fait de la transformation symbolique du paysage photographique en cartographie territoriale, d'autre part celui de l'hyperliaison des territoires via le flux totalisant de la communication et de l'information, enfin elle résulte de la transposition tridimensionnelle de l'image devenue un espace de navigation.

Selon une étrange dyschronie, le temps réel indexé par l'interactivité de l'image crée une sorte d'accumulation de surfaces temporelles disparates. Le simulacre photographique de Google Earth n'est pas vécu "comme une illusion", nous marchons encore là dans les pas de Barthes. Cependant, et c'est ici que nous divergerons de la formule barthésienne, c'est précisément parce qu'elle n'est pas vécue comme une illusion qu'elle devient une présence.

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