RECHERCHE ACADÉMIQUEGOOGLE EARTH OU L'HYPERSURFACE DU MONDE

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Dans l'obscurité silencieuse de l'espace flotte l'hologramme lumineux de la planète bleue, expectant les clicks qui permettront à l'œil curieux de parcourir le monde. A peine lancé, le programme Google Earth amorce automatiquement un travelling avant évocateur des cinématiques liminaires qui incitent le joueur à l'immersion fictionnelle. Cultivant la même ambiguïté que le jeu vidéo (auquel il emprunte d'ailleurs les modalités de navigation spatiale par visualisation haptique (9), le programme donne l'apparence du réel (10) à une réalité pour le moins virtuelle. Les images photosatellites qui habillent la Terre de Google constituent en effet un manteau d'une hétérogénéité spatiale et temporelle aussi grande que masquée.

A certaines exceptions près, les photographies qui constituent ce paysage globalisé ont été prises plusieurs années avant d'être mises à jour sur Google Earth. Si les satellites de GeoEye, la société qui informe Google, font le tour de la Terre en près de 90 minutes, la couverture photographique (multispectrale et panchromatique) est, pour chaque circonvolution, d'environ 1% de la surface du globe seulement, ce qui implique un imposant processus de réunification numérique des images. Une grande partie de celles-ci sera inutilisable en raison des conditions météorologiques ou de pollution. Enfin, les photographies délivrées par les yeux indiscrets des satellites seront triées ou censurées en vertu des sites classés "sensibles", des contraintes géopolitiques que l'on devine, mais encore du respect de la vie privée auquel Google est tenu.

Le temps de traitement des millions d'images photosatellites ainsi produites implique alors une latence qui varie de six mois à environ trois ans. L'omnivoyance promise par Google Earth fait oublier que l'œil divin dans lequel est installé chaque utilisateur du programme est ainsi loin de relever de la toute-puissante observation du présent, mais bien plutôt de l'induction d'un sentiment de présence dont émane l'illusion d'unité de temps et de lieu.

Outre l'effet de réel produit par l'origine photographique des images, l'appareil sémiotique de Google Earth induit cette ambiguïté temporelle. En effet, les fonctionnalités du logiciel autorisent l'affichage d'informations météorologiques et de traffic en temps réel. DailyPlanet, un calque additionnel, permet l'affichage des formations nuageuses réelles déployées presque en simultané autour du globe virtuel ; ces images sont transmises environ toutes les trois heures par la NASA qui veille à un rafraîchissement quasi constant des données. Enfin, l'ambivalence spatio-temporelle se creuse dès lors que l'on a recours au filtre historique du logiciel qui permet d'afficher différentes strates géophotographiques d'un même lieu correspondant à des prises de vues réalisées sur plusieurs années et à plusieurs mois d'intervalle.

En apparences aligné sur le temps historique, Google Earth résulte donc d'une suturation savante des discontinuités spatiales et d'une troublante hétérochronie. C'est l'information qui apparie les surfaces et repousse l'entropie latente du clone planétaire.

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