RECHERCHE ACADÉMIQUELA BATAILLE D'ANGHIARI

Une allégorie du corps créateur

Au regard de nos habitudes, Léonard paraît une sorte de monstre, un centaure ou une chimère, à cause de l'espèce ambiguë qu'il représente". Paul Valéry

Jaillis du sol sous le choc du trident de Poséidon, des chevaux aux croupes épaisses et aux yeux révulsés se cabrent, affrontant les regards avec une force sauvage. A la périphérie de ce dessin de bataille, s'extrayant du corps massif de soldats et de coursiers, un cavalier porte l'étendard divisé de son invisible nature. Quatre spirales fondent son mouvement et dessinent son corps sans mesure. Dévoré d'ombre et de vies marines, le combattant à la face rageuse réverse son corps en une torsion inhumaine et fouille du regard le centre de la bataille. Les chaînes, les cornes, les coquilles, les cuirasses qui s'agrègent à son corps cabré sont les armées de son être mêlé. Le couvrant de faces innombrables, de visages hantés, de luttes imprécises, elles lui dessinent une identité stratifiée à la profondeur allégorique.

Cette scène guerrière est La lutte pour l'étendard ; un dessin longtemps attribué à Pierre Paul Rubens, mais dont une expertise récente a révélé qu'il recouvrait celui d'un artiste non identifié du XVIème siècle (1). Complexifiant encore sa généalogie, cette bataille paroxystique est le vestige d'une œuvre disparue de Léonard. Elle est en effet l'évocation de l'épisode central d'une fresque détruite - La bataille d'Anghiari (2) - initialement commandée à Léonard pour la Salle du Conseil du Palazzo Vecchio à Florence. Si de nombreuses copies de la fresque ont traversé les siècles, il est impossible aujourd'hui d'échapper au saisissant carton du Louvre où quatre cavaliers s'arrachent un étendard. Perpétuellement renaissante depuis le naufrage originel de la fresque, La bataille d'Anghiari a formé dans ce dessin aux auteurs multiples et masqués le vœu d'une trace posthume où les mains se renouvellent. Voyons comment la figure du porte-étendard joue ce ballet des masques dans sa dimension allégorique.

Mouvement contrarié ou le « double devenir »

Un extraordinaire chassé-croisé caractérise La lutte pour l'étendard. Tout ce qui paraît sur la scène de ce combat se trouve intimement mêlé à son contraire, animé par une double nature qui se révèle dans les faces grimaçantes ou dédoublées (la visière du cavalier de droite, les faces mêlées des chevaux), dans les contorsions des corps (le porte-étendard courbé), dans leurs incohérences anatomiques qui entraînent parfois la disparition d'un membre ou sa déformation monstrueuse (le bras droit démesuré du fantassin renversé). Tout dans La lutte pour l'étendard concourt à l'exaltation d'un mouvement contrarié. Véritable retournement en son contraire de chaque mouvement, de chaque forme, de chaque nature, de chaque évidence.

C'est dans ce sens d'une dialectique instauratrice des opposés que Platon, dans Phédon, expose l'idée du double devenir :

"Entre tous ces couples de termes contraires [fait-il dire à Socrate], se produit, puisqu'il y a deux termes, un double devenir – d'un contraire vers l'autre, et, inversement, de cet autre vers le premier" (3).

Ce double devenir, troisième terme issu d'un combat créateur entre les opposés, qualifie précisément la structure dynamique qui particularise La lutte pour l'étendard. Tels que les exemples donnés par Socrate le confirment (4), il s'agit toujours, entre les termes contraires, du surgissement d'un mouvement à double-sens. Précisant sa pensée quant à l'ambiguïté de ce mouvement, le philosophe poursuit : "c'est à partir de "dormir" qu'advient "être éveillé", et à partir d'"être éveillé" qu'advient "dormir", et les devenirs qui sont propres à ces deux termes sont, l'un "s'assoupir", l'autre "s'éveiller"" (5).

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