RECHERCHE ACADÉMIQUELA BATAILLE D'ANGHIARI

Porteur de cette dynamique du double devenir, le porte-étendard, qui renverse le mouvement général de la bataille, se singularise par la discordance exemplaire de sa posture. Greffé à sa monture cabrée, son corps plein de spirales présente une improbable révolution. Alors que sa jambe, solidement arrimée au cheval, est tournée vers la gauche, que son corps courbé porte vers la même direction, son cou se tord et détourne le visage à contresens. Cette torsion singulière du corps que Rubens restitue avec vigueur, apparaît aussi dans de nombreuses études où Léonard travaille à l'expression d'une fureur prédatrice. Dans les feuillets de Windsor (6) notamment, où le cheval, habité par le corps agile du félin, apparaît souvent cabré dans un mouvement à double sens qui lui prête des positions convulsives. "Là où le mouvement naturel est absent, il faut en faire un accidentel" (7) écrivait Léonard.

De fait, c'est la coexistence du mouvement naturel avec un mouvement heurté, induit par une violence extérieure, qui se dessinait à l'époque de la bataille d'Anghiari dans les études pour le groupe de Neptune. A l'extraordinaire vivacité qui projette les chevaux marins en avant, Léonard oppose un renversement brutal du mouvement qui vient fléchir leur col. Ce mouvement heurté, survenant toujours sous le coup d'une attaque ou d'une impulsion extérieure, est le même qui dualise l'expression du mouvement dans La lutte pour l'étendard. Léonard - et Rubens après lui qui détaillera grandement les circonvolutions inverses sur le corps du cavalier - œuvre dans la représentation de cette figure à une dialectisation des perceptions, et par là-même à une activation des fonctions créatrices de la pensée.

Dans La République, Platon distingue deux sortes de "choses" : celles qui laissent la pensée inactive, et celles qui donnent à penser . Les premières, "parce que les sens suffisent à en juger" (8), ne mobilisent pas la pensée ; elles apparaissent clairement identifiables, immédiatement cohérentes. Les secondes sont celles qui font secrètement violence aux sens, qui inquiètent la perception et forcent l'esprit à les penser dans leur contradiction. Parce qu'elles donnent lieu "simultanément à deux sensations contraires" écrit Platon (9), "la sensation à leur sujet ne donne rien de sain" (10) et par là même force la réflexion. Si de semblables objets provoquent l'examen comme Platon l'explique, c'est que les percevant "de près ou de loin, les sens n'indiquent pas qu'ils soient ceci plutôt que le contraire" (11).

De ce constat, Platon déduit que toute unité non contredite, c'est à dire perçue d'emblée comme telle par les sens et n'induisant en eux aucune espèce d'inconfort, "n'attirera pas notre âme vers l'essence" (12). "Mais si la vue de l'unité offre quelque contradiction, de sorte qu'elle ne paraisse pas plus unité que multiplicité" (13), alors elle éveille la pensée et la force à sonder la profondeur de l'objet. Elle lui demande d'en appréhender l'essence. Dans le mouvement contrarié du porte-étendard, dans sa figure singulière où deux sens s'entrechoquent, cette coïncidence de perceptions contradictoires est précisément ce qui mobilise la pensée. Elle la contraint obscurément, comme le corps du soldat est contraint à une improbable torsion, à questionner et à penser la nature de son corps insolite, autrement dit à penser l'essence de sa contradiction.

Nous remarquerons que c'est précisément à l'endroit où la hampe de l'étendard semble lui passer à travers le corps, à mi-hauteur du dos, que le mouvement du porte-étendard se brise ; emportant tout l'hémisphère supérieur du buste dans une révolution contraire à l'orientation du reste du corps. Le mouvement qui le presse à s'extraire du combat, brusquement se réverse dans le corps du soldat au point de contact de la hampe du drapeau. Il apparaît comme traversé par sa flèche fulgurante, pétrifié par l'impact qui en amont le blesse et le cabre dans son échappée.

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