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L'art contemporain en Afrique sub-saharienne et en Océanie

MWA VEE REVUE CULTURELLE
AGENCE DE DEVELOPPEMENT DE LA CULTURE KANAK
Centre Culturel Tjibaou

L'artiste qui tournerait délibérément les yeux vers son passé et se complairait dans une évocation pure et simple de celui-ci vit en dehors des nécessités de son époque ». (Cheik Anta Diop)

Valérie Morignat, est née à Nouméa le 10 octobre 1974. Elle est Maître de conférences à l'Université Paul Valéry, Montpellier III. Elle est l'auteur d'une étude intitulée Réforme des formations artistiques en Nouvelle-Calédonie (2003). Ses liens avec la Nouvelle-Calédonie, sa formation et les spécialités qu'elle enseigne la prédisposaient tout naturellement à intervenir dans le cadre de ce dossier consacré au dialogue entre art traditionnel et art contemporain. Elle s'est volontiers prêtée à une interview « à distance », avant de rejoindre la Nouvelle-Calédonie où, à l'invitation du Centre Culturel Tjibaou, elle a donné une conférence-débat sur le thème « L'art contemporain en Océanie et en Afrique sub-saharienne : hybridations et perpétuations culturelles». Elle nous parle, pour commencer, de son intérêt pour l'art.

Mwa Vee : Valérie Morignat, comment est né votre intérêt pour les arts ?

VM : « Mon intérêt pour les arts plastiques, et toutes les formes de création libre, s'est manifesté très tôt, encouragé par une famille à l'esprit ouvert. Ma grand-mère, originaire du Vanuatu, a nourri mon imaginaire de mythologies africaines et océaniennes, mais aussi de sa passion pour les écrits des figures féminines que sont Isabelle Eberhardt, Louise Michel ou Karen Blixen. Ce métissage originel a sans doute initié mon intérêt actuel pour les problématiques de la transversalité qui ont fondé ma thèse de doctorat en Arts et sciences de l'art. Je fais d'ailleurs aujourd'hui de la transversalité des arts une ligne directrice dans mes cours à l'Université Paul Valéry (Montpellier III), où j'assure des cours magistraux d'Esthétique des arts numériques et de Sociologie critique des nouveaux médias, mais encore des cours pratiques de Réalisation vidéo.

Ces cours permettent, à différentes échelles, de réactiver des questions très anciennes saisies à travers des prismes contemporains. La notion de « Réalité » revisitée par les arts numériques (réalité augmentée, virtuelle, inversée, mixed-reality, etc), éclaire par exemple les philosophies socratiques sous un angle différent. Dans une perspective plus récente, l'interactivité des œuvres numériques apporte des réponses essentielles aux questions posées par l'Esthétique sociologique de Marcuse ou d'Adorno. Cette recherche universitaire nourrit en permanence des projets qui concernent directement la Nouvelle-Calédonie. Penser l'essor des pratiques liées aux nouveaux médias apporte des idées neuves pour la dynamisation des politiques artistiques, c'est sans doute ce qui me préoccupe aujourd'hui fondamentalement, et ce qui motive aussi le travail que j'ai conduit l'an passé sur la réforme des formations artistiques en Nouvelle-Calédonie.

Mwa Vee : Pouvez-vous nous parler un peu le thème de votre prochaine conférence au centre Tjibaou et nous dire en quoi son thème peut éclairer la problématique artistique en Nouvelle-Calédonie ?

VM : Tout d'abord, l'un des objectifs de ma communication est d'affirmer l'existence d'un Art Contemporain en Afrique Sub-saharienne et en Océanie. En effet, les arts contemporains dits « africains » et « océaniens » sont souvent l'objet d'un a priori réductionniste qui les range du côté de « pratiques artistiques » situées entre un amateurisme éclairé et un héritage traditionnel modernisé. Cette vision, évidemment tronquée et dépréciative, héritée d'un certain regard occidental, se rencontre aussi dans les aires mêmes de production des œuvres, ce qui est plus grave. Pourtant, il existe bien évidemment des artistes contemporains de grande qualité en Océanie comme en Afrique sub-saharienne, et dont la contemporanéité n'a rien à envier à celle de pairs occidentaux. Le problème se situe essentiellement dans les mécanismes actuels de reconnaissance de l'art en général et de l'art contemporain en particulier.

Il faut comprendre que la question de la reconnaissance de l'artiste - dont des sociologues comme Nathalie Heinich ont montré la centralité - est le problème majeur de n'importe quel créateur contemporain. Mais dans des régions géographiques et culturelles comme la Nouvelle-Calédonie, les difficultés sont pour lui décuplées pour plusieurs raisons évidentes. La première s'inscrit dans le champ du « local ». Comme l'a démontré l'historien d'art anglais Alan Bowness dans son analyse des arts plastiques dans la Modernité, pour que l'œuvre soit reconnue « quatre cercles successifs de reconnaissance artistique » doivent être conquis. Celui des pairs dont l'avis est fondateur pour l'artiste, celui des marchands et collectionneurs – qui suppose l'existence d'un marché de l'art –, celui des spécialistes (critiques, commissaires d'expositions, historiens, esthéticiens) qui garantit un « milieu de l'art » institué, voire institutionnalisé, enfin, en dernière ligne, celui du Public.

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