RECHERCHE ACADÉMIQUEARTS & SOCIETES POST-COLONIALES

L'art contemporain en Afrique sub-saharienne et en Océanie

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On sait aujourd'hui que l'art contemporain bouscule ce schéma concentrique tracé par la modernité : les commissaires d'expositions, les conservateurs et les critiques sont les découvreurs par lesquels la reconnaissance est d'emblée institutionnalisée. Expositions dans les musées nationaux, achats publics, valorisation institutionnelle, prix de qualité, critiques spécialistes, médiations et médiatisation sont autant de conditions contemporaines d'accréditation de l'œuvre. Comme Heinich le remarque à juste titre, les second et troisième «cercles de reconnaissance » deviennent aujourd'hui les premiers. Or, en Océanie et dans certains pays d'Afrique, on sait combien l'institution publique de l'art (Musées d'Art contemporain, Centres d'Art, etc) et les milieux spécialisés (réseaux de critiques, de médiateurs, de galeristes, etc) manquent encore, pour des raisons historiques et économiques, à se faire l'égal des pays industrialisés. Semblable situation accroît donc subséquemment la nécessité pour l'artiste d'une reconnaissance débordant les frontières du pays d'origine, et celle-ci ne va pas sans nombre de malentendus.

En effet, l'artiste insulaire ou d'origine africaine risquera, à l'extérieur de son pays, de voir sa pratique stigmatisée par des cadres d'exposition soit renvoyant à des distinctions trop géographiques (qui tendent à enfermer l'œuvre dans une catégorie) de type « Art d'Outre-mer », ou « Art sénégalais », soit impliquant un fantasme exotique manifeste (en témoignent les expositions « Magiciens de la Terre » ou « Partage d'exotismes »).
Force est de constater qu'un artiste insulaire ou africain sera le plus souvent convié à participer à des expositions thématiquement liées à ses origines géoculturelles, ce qui restreint souvent ses conditions de visibilité. Il ne s'agit pas de nier la résurgence des origines culturelles et géographiques de l'auteur au sein de l'œuvre, mais bien d'en préserver les conditions d'émergence en laissant s'exprimer librement la singularité de l'artiste.

Évidemment, cette dernière question pose indirectement l'objet fondamental de ma conférence : entre hybridations et perpétuations culturelles, entre innovation et héritage, quels sont les places et les rôles de l'Art contemporain dans les cultures d'Océanie et d'Afrique sub-saharienne ? Quelle est sa position par rapport à l'héritage traditionnel ? S'inscrit-il en faux par rapport à lui, ou en est-il au contraire le prolongement ? En examinant l'articulation de l'art contemporain et des héritages culturels, il s'agit bien d'aborder la « tradition » dans sa nature essentiellement dynamique et en termes de devenir. C'est là un point que j'aborderai avec insistance.

Mwa Vee : Faut-il considérer l'art contemporain comme une rupture avec l'art traditionnel ou plutôt comme une interprétation nouvelle de celui-ci ?

VM : Jean-Loup Pivin, directeur de la « Revue Noire », a critiqué avec raison la vision d'une «Afrique éternelle », qui serait figée dans une tradition formelle à la fois suspendue dans le temps, et inlassablement répétée depuis des temps immémoriaux. L'approche historique et esthétique des formes artistiques et culturelles africaines démontre que les formes dites « traditionnelles », aussi anciennes soient-elles, sont elles aussi animées par l'expérience du changement, par le principe d'une recherche stylistique en mouvement, par la vitalité du devenir vers lequel tend toute création.

Aussi, il me paraît toujours extrêmement tendancieux de considérer certaines cultures comme relevant de l'immémorial et de l'immuable, tandis que d'autres seraient naturellement enclines à une évolution permanente. Si les formes artistiques traditionnelles ont subi, dans l'Afrique des colonies notamment, des processus d'acculturation indéniables qui ont profondément modifié leurs visages, elles n'en étaient pas moins déjà des formes en mouvement intégrant leurs propres évolutions esthétiques.

Il faut rappeler que le terme « tradition », évoque dans son sens fondamental l'acte de transmettre un savoir, abstrait ou concret, de génération en génération par la parole, par l'écrit ou par l'exemple. La notion même intègre un « mouvement essentiel de devenir » dirait Deleuze, qui plus est qui se réalise dans une relation intersubjective. En ce sens, modernité et tradition, art traditionnel et art contemporain, ni ne s'opposent ni ne s'interpénètrent, mais apparaissent plutôt comme relevant d'une même dynamique visant à transmettre une expérience singulière du monde.

Dans un de mes cours magistraux d'Esthétique des Arts numériques, j'ai analysé avec les étudiants cette très belle formule de Paul Valéry : « ce qui est le meilleur dans le nouveau est ce qui répond à un désir ancien ». Valéry, pour lequel l'essence de la tradition est celle d'une « insensible continuité », exprime avec une acuité extraordinaire le fil rouge qui, au-delà des ruptures formelles et du refus des dogmes qui caractérisent la Modernité, relie le passé à l'actuel. Sa formule tendrait finalement à poser la question suivante : l'art d'aujourd'hui n'est-il pas une réponse au lointain appel du passé qui préparait son avènement ? Derrière les formes métisses, les hybridations culturelles, les bouleversements sociopolitiques se conserve l'irréductible enjeu de l'art : l'objectivation d'une vision utopique du monde.

Le cas des arts numériques apporte à cette question un début de réponse. Née d'une culture post-industrielle fascinée par le concept de progrès, la création numérique réactive, dans ses formes, ses dispositifs et ses contenus, non seulement des questions esthétiques très anciennes dans l'Histoire de l'art, mais encore des formes rituelles archaïques liées à « un regard magique » qui touche aux origines mêmes de l'Art. Paradoxalement, au cœur de leurs formes spécifiques (Réalité Virtuelle, Interactivité, etc), les arts numériques apparaissent finalement moins porteurs de la métaphore de « l'impact du nouveau technologique » que de celle d'une continuité diachronique qui déploie des réseaux de sens entre des périodes de traditions formelles distantes.

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